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« Je l’ai dans la peau ! » Amour ou aliénation ?

Rencontrer
Cette expression, qui semble être la manifestation d’une passion extrême, absolue, m’a toujours rempli d’effroi. Les déclinaisons de cette affirmation sont nombreuses et porteuses à plus ou moins long terme de souffrances et de beaucoup d’auto- violences.  « Je l’ai dans la peau, je ne pense qu’à lui, (qu’à elle) je ne peux envisager de me passer de sa présence et encore moins de le (la) perdre ! Je ne sais pas comment je pourrais continuer à vivre si elle (il) venait à disparaître ! »
 
Une attente aliénante
Cela signifie que nous avons laissé l’autre entrer en nous et nous phagocyter, pour nous habiter à temps plein et donc accepter d’être aliéné(e) par sa présence et plus encore par son absence.
Car la vie dans ce cas devient une interminable attente. Attente d’un regard, d’une parole, d'un geste ou d’une attention possible. Attente de témoignages d’une preuve d’amour, d’une marque de tendresse ou d’intérêt.
Cette question m’a poursuivi longtemps : qu’est ce qui transforme certaines femmes et certains  hommes en paillassons, privés de volonté, de sens critique et d’autonomie relationnelle ? Qu’est-ce qui fait que ces personnes vont s’attacher à une autre plutôt banale, ordinaire, qu’elles vont voir comme un héros resplendissant, un être exceptionnel doué de qualités qu’elles sont seules à lui reconnaître ?

Quand le désir asphyxie
En développant avec elle une relation si fermée, si enclose en elle-même qu’elle écarte les amis ou les proches. Une relation unique qui les rend impuissants. J’ai connu ainsi quelques-unes de ces femmes merveilleuses, brillantes, resplendissantes, véritables déesses, emplies de beautés intérieures, avec des corps splendides, un appétit de vie qui attiraient les meilleurs et qui dépérissaient, s’étiolaient, se rétrécissaient en quelques mois ou années. J’ai rencontré certains hommes hagards, quasi hallucinés, dépossédés de toute autre aspiration vitale et sociale que celle de voir, de revoir, l’être aimé.
Il y a dans ce phénomène une part de mystère, une sorte d’alchimie subtile et brutale, qui va saisir l’un et l’emporter. Quand je dis l’emporter, je pense  qu’il s’agit d’un véritable déplacement, d’un enlèvement, d’une dépossession, équivalente à une décorporation. Tous les repères anciens disparaissent, les valeurs se dissolvent, les engagements antérieurs n’ont plus de raison d’être. L’autre, l’aimé tel un aimant puissant, aspire, focalise toutes les énergies, absorbe tous les sentiments, devient le centre du monde.
 
L'origine du problème
L’origine de cette aliénation, de cette addiction amoureuse, se situe, c’est presque une banalité de le dire, dans l’enfance, dans l’histoire précoce des premières relations significatives, avec la découverte de l’irréalité du lien primordial à la mère. Nous oublions trop souvent qu’un lien a deux bouts, nourris alternativement d’attentes et de réponses, de don et d’accueil. Quand le lien flotte dans le vide à un bout d’une relation qui est significative pour le bébé ou l’enfant, soit parce qu’il y a disparition (perte) de l’objet d’amour ou qu’il y a un refus, une impossibilité de réciprocité, alors le demandant  ne peut  nourrir le lien, qu’à son bout, de fantasmes et d’espérance ou parfois de haine.
Se libérer d’une telle relation de dépendance et de soumission va supposer de parcourir un long chemin de renoncement et de réconciliation avec le noyaux profond qui est au cœur de tout être.


Source : Blog de Jacques Salomé, psychologue et écrivain.
www.admin.blogs.psychologies.com